Pour lire Platon/Conseils pour la lecture

Quelques conseils

Ce chapitre propose des conseils pour aborder la lecture de Platon dans les meilleures conditions. Ces conseils ne sont pas des directives sur la manière de comprendre Platon (hormis les cas où Platon formule explicitement des exigences), mais des remarques qui ont pour but d'éviter des déconvenues au débutant. Par exemple, il serait peu judicieux de commencer à lire Platon par le Parménide, dialogue très abstrait dont la compréhension pose de gros problèmes à tous les commentateurs. Bien entendu, ces conseils ne sont pas des règles absolues, mais il peut être bon de les avoir à l'esprit, même si on ne veut pas les suivre.

Quelles traductions choisir ?

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On peut d'emblée écarter toutes les traductions anciennes, c'est-à-dire les traductions qui ont plus de 100 ans.

Parmi les traductions en français, les plus connues sont celles de Chambry, de Robin, de Diès, de la Pléiade (Gallimard) et la dernière édition de Platon en poche.

Les traductions de Chambry ne sont pas vraiment appréciées des spécialistes, à cause de leur manque de précision. C'est un jugement général qui peut cependant être contredit dans le détail : la traduction du Banquet est ainsi jugée excellente par Léon Robin. Pour commencer, si vous n'avez pas d'autres traductions sous la main, elles pourront faire l'affaire provisoirement.

Les traductions de Robin et Diès ont une réputation excellente, mais elles peuvent être parfois difficiles à lire, du fait de leur fidélité au texte grec. Elles ne sont pas non plus les plus accessibles (surtout à cause du prix), mais il est vivement conseillé de les emprunter à la bibliothèque si cela vous est possible. Certaines de ces traductions ont été éditées également dans la collection Tel, à des prix plus abordables.

Pour un usage quotidien, on peut conseiller la dernière édition des dialogues de Platon, qui présente en un seul volume la totalité des textes. En revanche, cette édition ne possède pas un appareil critique très riche. Pour l'étude d'un dialogue, on pourra donc préférer les éditions séparées en poche, qui comportent des introductions et des notes souvent de bonne qualité.

Faut-il apprendre le grec pour bien comprendre Platon ?

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Non, mais vous pourrez difficilement échapper à la nécessité d'apprendre au moins le vocabulaire essentiel de Platon. Voici deux exemples qui permettront de comprendre cette nécessité.

Le mot grec ousia est traduit par les mots français réalité, réalité vraie, essence, etc, car ce mot est une notion philosophique qui, tout en étant en général précise, est difficile à traduire avec exactitude ; et, de fait, les traductions varient. Mieux vaut donc savoir ce que traduit le traducteur, pour éviter les contre-sens ou pour éviter de passer à côté du sens d'un texte.

Un autre exemple concerne les traductions qui sont devenues des habitudes, mais qui sont ambiguës à cause des sens usuels du mot français. C'est le cas pour le mot participation ; en Français, participer a un sens actif que l'on pourrait rendre par prendre part à. Or, ce sens est un contre-sens, puisque le terme grec est plus proche du mot recevoir, qui a un sens passif. Ce dernier sens correspond en fait à l'expression française participer de.

Cette connaissance du vocabulaire grec n'est pas à surestimer : certains mots se traduisent d'une seule manière, comme le mot âme. Aussi la connaissance des mots grecs n'est pas toujours un élément indispensable pour la compréhension de la pensée de Platon, bien que, si l'on souhaite avoir une connaissance réellement approfondie de sa pensée, il soit indispensable d'en passer, à un moment ou à un autre, par l'apprentissage du vocabulaire grec. Ce que nous conseillons, c'est de ne pas trop se soucier de ce problème pour le moment, mais d'être attentif aux notes de traduction, quand il y en a, surtout pour en comprendre le sens. Ensuite, à la longue, l'habitude vous aura fait retenir un petit vocabulaire que vous pourrez travailler et enrichir si cela s'avère nécessaire.

Par quels dialogues commencer ?

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La réponse dépend de plusieurs facteurs.

Pour un débutant, sans culture philosophique particulière, on peut conseiller de commencer par des dialogues qui ont par eux-mêmes un caractère introductif, comme l'Apologie de Socrate, le Banquet ou le Premier Alcibiade.

Mais il est aussi possible de commencer par des dialogues qui abordent de manière assez courte des questions précises, comme le Lachès, le Lysis, le Charmide, Criton et Ion.

Si l'on conseille ces dialogues pour commencer, cela ne veut toutefois pas dire qu'ils ne comportent aucune difficulté. Bien au contraire, puisqu'ils comportent quelques difficultés philosophiques assez redoutables. Mais ces difficultés sont moins un obstacle à la lecture que les difficultés qui se présentent dans d'autres dialogues. De plus, ces dialogues se concentrent en général sur une seule question, ce qui permet au lecteur débutant de ne pas être submergé par la multiplication des problèmes et de se représenter assez facilement la discussion dans son ensemble.

Avec un certain bagage philosophique, on pourra lire, outre les dialogues précédents, le Phédon, le Phèdre et le premier livre de la République. Ces dialogues présentent des difficultés philosophiques assez ardues, mais on peut en retirer un profit certain, même si l'on ne comprend pas tout tout de suite.

Les dialogues que nous conseillons d'éviter pour commencer sont les dialogues les plus longs et les plus abstraits : le Sophiste, le Philèbe et le Parménide demandent des connaissances philosophiques solides et une certaine familiarité avec la pensée de Platon.

On peut aussi donner des conseils de lecture selon les thèmes que le lecteur préférerait aborder en premier. Si votre intérêt est surtout d'ordre éthique, nous conseillerons Hippias mineur, Criton, Ménon, Euthydème. Pour ce qui touche à la philosophie, on peut commencer par l'Apologie et Le Banquet.

Comment tirer profit de la lecture des dialogues ?

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Dans le chapitre précédent, nous avons expliqué qu'un certain nombre de dialogues se terminent par un échec à trouver la réponse à une question (on parle alors de dialogues aporétiques), et nous avons dit que cet échec n'est pas un résultat négatif, puisqu'il aura au moins été possible de réfuter certaines opinions. Ce point donne de manière évidente une indication sur l'état d'esprit nécessaire pour tirer un profit intellectuel de la lecture de Platon : il faut être ouvert à la réfutation, accepter le dialogue, savoir reconnaître quand on a tort. De telles exigences sont formulées par Socrate à plusieurs reprises.

Mais l'absence de réponse évidente conduit souvent le lecteur à tomber dans un piège : si Socrate déclare que la conversation n'a mené à rien, il s'en suivrait qu'il n'y aurait strictement aucune thèse à retenir de ces dialogues.

La fausseté de ce raisonnement doit être impérativement présente à l'esprit du lecteur, sous peine de passer à côté de théories importantes qui se trouvent bel et bien dans les dialogues aporétiques et qui sont développées dans d'autres dialogues. Par exemple, si Socrate et Hippias ne parviennent pas à définir le beau (dans l’Hippias majeur), Socrate a tout de même formulé un cadre de pensée dans lequel la définition devait s'inscrire, cadre qui n'est pas anodin puisqu'il donne une esquisse de la théorie majeure de Platon, la théorie des formes.

De plus, la réfutation d'une opinion ne signifie pas toujours qu'elle soit absolument fausse. Dans certains cas, en effet, la réfutation ne porte pas tant sur l'opinion examinée que sur le point de vue d'après lequel elle est énoncée. Par exemple, dans le Charmide, plusieurs réponses de Critias à la question de savoir ce qu'est la sagesse ne sont pas très éloignées de la pensée de Socrate ; elles sont pourtant réfutées par ce dernier. Si Critias est réfuté, ce n'est pas parce que ses réponses sont fausses (pas toutes en tout cas), mais parce qu'il oublie de les rapporter à une réalité dont Socrate a souligné l'importance au début du dialogue : l'âme. Dès lors, la réfutation peut suggérer que Critias manque tout simplement le sujet essentiel de la sagesse, à savoir le soin de l'âme, ce qui veut dire que même en formulant des réponses correctes, il n'a pas compris ces réponses.

Il est donc fortement conseillé d'être attentif à la manière dont Socrate pose ses questions et à certaines de ses affirmations, surtout celles qui se trouvent dans les prologues des dialogues, car elles donnent souvent une esquisse de réponse, même si le dialogue ne donne à la fin aucune formulation définitive. Cette exigence est rendue particulièrement nécessaire par le fait que Socrate utilise souvent la feinte et ne s'exprime donc pas toujours de manière directe.

Quels outils utiliser au cours de la lecture ?

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Dans l'idéal, la lecture d'un philosophe se suffit à elle-même. Il est d'ailleurs évident que la connaissance d'un auteur passe par la lecture de ses textes et qu'aucun commentaire ne saurait s'y substituer. Il y a néanmoins plusieurs raisons de modérer fortement un tel point de vue.

Tout d'abord, le contexte historique des dialogues n'est pas une évidence. Il est difficile de comprendre pourquoi Platon met tel personnage en scène de telle façon, ou pourquoi telle de ses thèses est originale par rapport à son temps, sans connaître leur contexte. On ne peut donc lire Platon comme un auteur contemporain.

Ensuite, il est utile d'étudier Platon par des moyens qui vous permettront de structurer votre connaissance de ses dialogues plus rapidement et avec plus de précision que par la seule lecture des textes. Ces moyens sont en particulier les articles sur un certain sujet et les entrées d'un dictionnaire sur Platon. Ces moyens ont une valeur pragmatique que nous conseillons de ne pas négliger : si vous apprenez par exemple ce que c'est que la cité pour Platon dans un livre sur le vocabulaire de Platon, vous augmenterez votre compréhension de tous les textes où il sera question de la cité, alors même que vous n'avez pas encore lu tous les dialogues et que vous n'en avez pas encore fait une synthèse pour vous-même.

Pour ces raisons, nous donnerons le conseil suivant, car il permet de gagner du temps tout en gagnant en compréhension : lire les introductions et les notes d'une édition, et utiliser un vocabulaire ou lire des recueils d'articles sur un sujet donné. À ce titre, les introductions de la dernière édition en poche sont à recommander. En ce qui concerne le vocabulaire, ce livre fournira bientôt en annexe un vocabulaire de base.

Quels livres lire sur Platon ?

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Sur la lancée de la question précédente, nous allons conseiller, sur la base de notre propre expérience, quelques livres qui nous paraissent répondre aux critères suivants : clarté, simplicité relative et une certaine exhaustivité dans les sujets traités.

  • Lire Platon, sous la direction de Luc Brisson et Francesco Fronterotta
  • Le Vocabulaire de Platon, de Luc Brisson et Jean-François Pradeau
  • Lectures de Platon, sous la direction de Monique Dixsaut et Gilles Kévorkian