Vol balistique et missiles balistiques/Réflexion sur les armes nucléaires

L'état des lieuxModifier

La détention et l’emploi toujours possible d’armes nucléaires ne manque pas de fournir une matière grave, toujours discutée par ceux qui y sont favorables et plus encore par ceux qui voudraient en finir avec le fait nucléaire et ne plus en entendre parler.

Ces derniers font observer majoritairement que la détention d’armes nucléaires :

  • fait fi de l’avis éthique de la Cour Internationale de Justice (8 juillet 1996) ;
  • est contraire au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP, 1968/1970) ;
  • pèse excessivement sur le budget de la Défense[note 1] ;
  • n’a plus de pertinence stratégique ;
  • encourage la prolifération ;
  • n’est pas sûre (par le passé et demain les cyberattaques) ;
  • satisfait le complexe militaro-industriel, par ailleurs hostile à l’élimination d’une catégorie d’engins même s’ils n’ont plus d’utilité.

Et ils s’interrogent : nos intérêts vitaux en valent-ils la peine ? Il est temps d’inventer d’autres mécanismes et de montrer qu’enfin la raison l’emporte sur la violence et la force brute.

Les premiers estiment :

  • que l’avis de la Cour a autorisé l’arme nucléaire dans des circonstances exceptionnelles ;
  • qu’avec le TNP plus de cent quatre vingt États ont reconnu à cinq le droit de posséder de armes nucléaires tant que le désarmement mondial ne serait pas général ;
  • que l’intérêt d’une dissuasion indépendante demeure, notamment pour la France, en termes stratégiques aussi bien que politiques.

La crise fondatrice de Cuba (1962)Modifier

Sans prendre aucun parti, ce qui ne peut être l’objet de ce livre, on présente ci-dessous une évolution stratégique majeure liée aux missiles balistiques de deuxième génération et à leur remplacement par les missile balistiques intercontinentaux. Cette évolution est liée à la Crise des missiles de Cuba, en 1962.

On simplifie volontairement et à dessein cette crise avec deux schémas.

  • Schéma 1. Avant la crise, les Américains — qui ne disposent pas encore de missiles balistiques de portée autre qu’intermédiaire — les installent en Turquie pour détruire Moscou en un quart d’heure, le temps de vol des armes à cette portée, en novembre 1961. Les Soviétiques souhaitent alors rétablir l’équilibre. Ils ne disposent que de missiles de même type. Il leur faut donc les installer à Cuba pour détruire Washington en un quart d’heure ;
  • Schéma 2. Plus tard, après la crise qui s’est terminée par la non-installation des missiles balistiques soviétiques et — à titre d’équilibre stratégique — le retrait par les Américains des leurs de Turquie, ce même équilibre est retrouvé par les missiles balistiques de la génération suivante, intercontinentale et imparable. Il n’est plus besoin de les mettre ni à Cuba ni en Turquie ni ailleurs. On en dispose chez soi.

L’essentiel de cette crise est exprimé par la mise en place d'un « téléphone rouge » dont la presse fit savoir qu’il venait d’être installé entre les deux dirigeants, sans intermédiaire.

Ce téléphone est le symbole de la compréhension pour la première fois par ces deux chefs, seuls en charge de l’ordre de tir d'armes nucléaires, qu' en un quart d’heure — temps de parcours des missiles balistiques intermédiaires, une guerre de destruction totale serait lancée.

Cela a particulièrement préoccupé le président américain. Son conseil de guerre concluait devant lui à l'immédiate nécessité de déclencher la guerre nucléaire contre l'Union Soviétique, en tirant le premier. John Fitzgerald Kennedy l'a refusé. Truman avait refusé l’emploi de l’arme nucléaire au général Mac Arthur lors de la guerre de Corée en 1951, mais dans un contexte différent: sa vie n’était pas en jeu. Kennedy et Khrouchtchev eux-mêmes auraient péri, avec tant d'êtres humains. Quelque erreur ou cause mesquine pourraient encore provoquer instantanément le désastre, comme l'écrivit à la mort de son mari madame Kennedy à Khrouchtchev:

« ...je sais combien mon époux tenait à la paix, et combien la relation que vous aviez était centrale dans ce souci qui occupait son esprit. Il avait l'habitude de vous citer dans certains de ses discours : « Dans la prochaine guerre, les survivants envieront les morts ».

Vous et lui étiez adversaires, mais vous étiez alliés dans votre détermination à ce que le monde ne soit pas détruit. Vous vous respectiez et pouviez vous entendre. Je sais que le Président Johnson fera tous les efforts possibles pour établir la même relation avec vous.

Le danger qui hantait mon mari était que la guerre puisse être déclarée, non par des grands hommes mais par des petits.

Les grands hommes savent qu'il est nécessaire de se contrôler et de se restreindre - les petits sont parfois plus motivés par la peur et la fierté. Si seulement à l'avenir les grands hommes pouvaient continuer de faire asseoir les petits autour d'une table pour parler, avant qu'ils ne commencent à se battre.

Je sais que le Président Johnson poursuivra la politique en laquelle mon époux croyait tant - une politique de contrôle et de retenue. »

NotesModifier

  1. À titre d'exemple, un rapport d'information de l'Assemblée Nationale fait état d'un budget de 3,5 milliards d'euros par an dédié à la dissuasion nucléaire en France, soit environ 0,17 % du PIB. Jean-Jacques Bridey et Jacques Lamblin, Rapport d'information sur les enjeux industriels et technologiques du renouvellement des deux composantes de la dissuasion, Paris, Assemblée Nationale, (lire en ligne)