« Philosophie/Perception » : différence entre les versions

Cependant, si la perception est une forme de la pensée, elle n'en demeure pas moins une forme imagée, ce que les concepts que nous formons ne sont pas (basiquement, le concept ''bleu'' n'est pas bleu). Peut-on, dès lors, considérer, comme le suggère la définition de Lalande, que tel objet distinct de nous dans la perception soit, de manière inhérente, ''connu'' de nous ? La définition suggère en effet qu'une perception doit être intelligible à certains égards. Mais ce qu'il y a de sensible dans la perception, et qui ne paraît pas pouvoir se réduire à un contenu conceptuel, n'est-il pas ainsi ignoré ? Si la définition ne propose pas explicitement une réduction du perceptible à l'intelligible, elle n'en ignore pas moins complètement cet aspect sensible de la perception (sauf comme matériaux premier d'un processus d'interprétation).
 
Il est également possible de faire porter notre critique sur l'idée de contenu conceptuel lui-même. Ce contenu de la perception qui, par abstraction, prendrait pour la pensée la forme du concept, présente l'avantage de fonder la connaissance dans la perception même des choses réelles, ce qui donne une garantie apparemment très forte de son objectivité. Néanmoins, on voit ainsi que la perception remplit un peu trop bien sa fonction, et l'on peut soupçonner qu'une telle idée a été conçue précisément dans ce but de rapprocher perception et pensée. Or, le concept n'est, comme le mot, qu'un signe, et, à ce titre, on ne voit pas ce qu'il peut avoir de commun avec une perception, c'est-à-dire qu'il est difficile d'en faire une qualité abstraite des perceptions. Bien plus, le concept apparaît comme un signe coordonné à ce qu'il désigne (le mot ''chat'' est coordonné à la réalité chat, il ne lui ressemble pas) : une telle coordination laisse la réalité et la pensée extérieure l'une à l'autre, et, de ce fait, les perceptions ne sont pas des possibilités de concepts, mais quelque chose qu'un concept peut désigner, ce qui est très différent.
 
Ce problème de la question des rapports entre la pensée et la perception, ainsi que les objections que nous avons esquissées, nous permettent de saisir la problématique suivante : si nous rapprochons trop la perception de la pensée, nous en faisons une forme de moindre pensée, ou de pensée dégradée ; le problème est alors que l'on rate vraisemblablement ce qui ferait la spécificité de la perception (en particulier, ce qu'elle a de sensible, de non réductible à la pensée) ; d'un autre côté, si nous maintenons une distance de nature entre perception et pensée, le monde extérieur risque bien de ne plus être intelligible que par l'intermédiaire de signes (mots, concepts), qui, même s'ils sont organisés dans une théorie scientifique, ne nous apprennent rien sur la nature même des choses, mais seulement sur les relations que présentent nos perceptions. La première branche de l'alternative a des tendances métaphysiques, et admet que la connaissance est une forme d'intuition (intuition de ce qui nous est donné dans les perceptions et qui nous donne une connaissance réelle des choses), tandis que la seconde branche est plus empirique ou positiviste, et fait de la connaissance une manipulation de signes reliés seulement de manière externe à nos perceptions.
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